Ma mère en Côte d'Ivoire

Il n’existe point de siècle, d'année, de mois, de semaine, de jour, d'heure, de minute ou encore moins de seconde pour d’exprimer toute ma gratitude, ma profonde reconnaissance et ma fierté à un être, cette personne qui a fait de moi ce que je suis aujourd’hui. C’est difficile pour moi de faire les éloges de cet être particulier dans un petit texte. Il est encore difficile pour moi de résumer la vie de cette personne merveilleuse. Mais j’essaie autant que faire se peut. Ces mots qui vont suivre sont destinés uniquement à cet être important. Des mots qui sont portés par les sentiments de chagrin, d’amertume, inquiétude, des larmes aussi et parallèlement de beaucoup de joie. Mère, je sais que tu n’aimes pas qu’on parle de toi et de tes actions de manière publique (à cause de ta discrétion) mais je ne peux m’empêcher de le faire. Car ma plume me permet de voyager loin et de sortir souvent de la tristesse de la vie.

Foulémata Camara, ma mère, je dirais notre mère parce que je la partage avec d’autres qui l’aiment autant que moi. La personne la plus importante de ma vie. Celle qui m’a porté dans son ventre, celle qui ma donné la vie, celle qui m'a allaité, celle qui ma porté sur le dos, qui m’a habillé, m’a envoyé à l’école et s’est sacrifié pour ma réussite scolaire, m’a donné une éducation solide et dont j’en suis fière aujourd’hui. Celle qui a inculqué en moi les valeurs de confiance et de foi en Dieu, de respect de l’autre, d’humilité, de simplicité et de patience dans les moments d’épreuves. Celle qui m’apporte la joie de vivre au quotidien et l’espoir de croire à l’avenir.

C’est elle, Foulémata, un prénom doux comme l’est la personne elle-même. Un humanisme et une bonté rares qu’elle porte au plus profond d’elle même. Née en 1959 dans le village de Bokiladji (dans le Fouta Sénégalais), elle est issue d’une grande famille de commerçants et de paysans. Socialisée très tôt au village, elle finit par quitter le Sénégal avec ses parents pour s’installer dans les années 1970 en Côte d’Ivoire dan la ville de Bouaké au Nord. Ce déracinement n’a d’autres explications qu’une activité commerciale qui passionnait son papa. Dans cette belle et grande famille, elle était aimée, choyée et adorée de son père, feu El hadji Saliou Camara (mon grand-père et homonyme) et Aminata Tounkara (Qu'Allah les accueille en sa miséricorde et que la terre Baouke, Côte d'Ivoire, leur soit légère). Sa vie mouvementée ne s’arrête pas là. Retour au Sénégal !

Arrachée à une famille aisée parce que son père qui se trouve être mon homonyme était un des riches commerçants de Bouaké (Côte d’Ivoire), elle n’a pratiquement pas passé une jeunesse joviale comme les jeunes filles de son page à cette époque. Mariée très jeune à mon père depuis l’âge de 18 ans, elle est plongée dans une grande maison soninké (comme toutes les maisons évidement) où la jalousie, la haine, la médisance et l’hypocrisie étaient les règles générales. Elle a stoïquement supporté, cette pauvre dame. Sacrifiant une belle vie familiale, abandonnant une fratrie depuis la belle Côte d’Ivoire, elle s’est retrouvée dans un milieu où la chaleur accablante ferait fuir toute femme mariée marquée par un tel arrachement. Elle l’a fait par amour pour feu mon père mais aussi par devoir pour que ses parents (qui le lui avaient promis) qui ne voulaient pas perdre la face dans ce projet de mariage. Mais elle avait fini par convaincre et séduire !

Elle a accepté de se lier à un homme relativement pauvre mais aussi plus vieux qu’elle. Cette différence d’âge avec mon père a attisé toute sorte de commentaires des plus positifs aux plus négatifs. Fermant les yeux et bouchant les oreilles, il a vécu une vie de polygamie exécrable et acharnée. De cette union, elle était la quatrième et dernière femme de mon père et n’a jamais accepté de fuir le domicile conjugal jusqu’aux jours d’aujourd’hui.

De son mariage avec mon père, elle fut une route longue et difficile. Maladif ce papa, elle n’a pas eu la chaleur et l’énergie que toute jeune femme attendrait de son futur mari. Elle a accepté malgré tout pour dit-elle le bonheur de ses futurs enfants. Vouant à mon père l’amour et le respect les plus sincères, elle s’était occupée de lui jusqu’à la fin de sa vie sans pour autant lui faire le moindre mal. Après avoir passé trente ans à balayer, à cuisiner et s’occuper de ses enfants et de la famille en générale, elle a avec bonheur accompagné mon père jusqu’au dernier souffle, jusqu’au tombeau ! Quelle chance ! Quel courage ! Quelle détermination !

Mise à part sa modeste formation coranique, elle ne sait ni lire ni écrire jusqu’aux jours d’aujourd’hui. Elle le dit souvent pour ironiser qu’elle est certes une analphabète, mais elle a mis au monde « des intellectuels » des enfants instruits, très attachés aux études et à la réussite scolaire. Des enfants, elle a en eu 5 bouts de bois de Dieu, 2 filles, l’une maitrisard en Espagnol, et l’autre Maitresse d’alphabétisation et 3 garçons dont l’ainé est Juriste, le deuxième Doctorant en Histoire et un cadet Doctorant en Sociologie. Quel autre cadeau Dieu pourrait-Il t’offrir mieux que çà chère mère si ce n'est de le remercier et de prier toujours pour eux !

Toujours enclin à rester fidèle et respectueux à la mémoire de feu mon Père et pour ne pas causer un tort et une déstabilisation morale à ses enfants, elle a gracieusement accepté de passer le restant de ses jours dans la même famille auprès d’un des mes oncles paternels. Cela s’appelle fidélité tout simplement. Tu as passé toute ta vie dans la maison maritale entrain de cuisiner et malaxer la poudre de mil pour le Couscous tous les matins, tous les midis et tous les soirs pour toutes les générations confondues. Une femme désintéressée des mondanités, tu l’es également. Car même dans les quartiers, tes fréquentations sont limitées, tes sorties rares, tes amis peu nombreux. Ce n’est pas de l’autosuffisance mais tout simplement de l’humilité. Tu es une personne effacée et je prie que Dieu te protège toujours dans cette attitude !

Fouley Salou comme l’appellent affectueusement les « gens de Bakoladji ».Nous avons passé tous les deux (toi et moi) ensemble dans ta chambre paisible et tu me racontais ton histoire, ton parcours, tes souffrances, tes larmes, tes peines, tes joies, tes projets, ton ménage, tes enfants bref ta vie qui n’a jamais été un « fleuve tranquille ». Toi tu me racontais ta vie et moi j’écoutais religieusement. Que des belles paroles. Que de beaux gestes. Que des conseils utiles. Que de phrases instructives et ludiques.

Reste encore avec nous s’il te plait. Marche avec nous. Dors avec nous toujours. Appelle nous au téléphone. Rappelle nous toujours la vérité quand nous apprêtons à dévier du bon chemin. Rappelle nous tes sacrifices. Réagis sur nos cœurs et sur nos esprits. Donne-nous encore tes leçons de la vie. Nous en avons encore besoin. Dis-nous encore que tout est possible avec la confiance, la prière et l’endurance. Enveloppe-nous contre de mots doux.

Que dire de tes plats cuisinés avec attention et perfection. Ils sont soigneusement bienfaits si délicieux et copieux. Mes taquineries souvent de repas de vieille n’enlèvent en rien leur beauté. Quand je voyais et te voit toujours dans la cuisine avec autant de hargne et de détermination à servir, je me demande pourquoi elle ne repose pas. Tellement l’énergie que tu dépenses est énorme. Ah j’ai oublié que c’est un message que nous adressais sur non seulement la souffrance mais aussi sur la force à supporter. Mon séjour en France m’oblige à m’incliner devant toi avec modestie pour te demander pardon et à te dire merci. Il a fallu que je passe à la cuisine ici en France pour comprendre la souffrance quotidienne que tu as du endurent au village. J'ai les larmes aux yeux en te voyant passer tout leur temps dans cette petite chambre noire du village. Tu as supporté la fumée mortelle, l'odeur gazeuse des oignons, les blessures du couteau, les brûlures de l'huile, la caprice de la viande et du poisson; tout cela pour donner à manger à toute la famille. Merci mille fois chères maman.

Très chère mère, l'amour que nous portons pour toi est indescriptible !

Que Dieu te donne une longue vie, une santé de fer et beaucoup de bonheur. Amine

Saliou Dit Baba DIALLO

Université de Poitiers (France)

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