Hommage à feu Ibrahima Malal Diaman BATHILY (1897-1947), un « Galilée soninké »
« Je suis né le jour où Ibrahima Diaman Bathily s’était donné la mort, en 1947. Mes parents m’ont dit que ce fût une journée très triste », tels étaient les propos d’un migrant de Bakel à la retraite de retour au pays, avec qui nous nous sommes entretenu en le 11/10/2013, à propos de son année de naissance.
Ce que la mémoire collective soninkée retient d’Ibrahima Malal Diaman Bathily est son fameux suicide du 26 juin 1947 et dont les contours restent non éclaircis jusqu’à présent. Pourtant, à voir de prêt son parcours, l’on se rendrait compte cette triste fin cache bien des choses.
L’histoire d’IMDB est celle d’un homme instruit à l’école coloniale sans être totalement d’accord aux principes qui régissent la logique coloniale. De même, son parcours est celui d’un homme issu d’une famille aristocratique princière et noble (les Bathily) mais en étant en rupture avec certaines pratiques ostentatoires de celle-ci. Dès lors, ce qui est intéressant dans le processus d’individualisation d’IMDB est sa tentative d’échapper à une double contrainte, celle de sa propre société et celle d’une puissance extérieure. Cette position ambigüe n’était pas facile à gérer à une époque où la société soninké n’était pas si ouverte qu’elle l’est de nos jours; mais aussi un moment où la puissance coloniale avait fini de neutraliser toutes les forces locales qui se mettaient à travers son chemin; et avait les coudes et franches sur la région du Haut-Sénégal.
L’objectif de ce texte n’est pas de suivre les traces juridiques d’un suicide, chose qui dépasse notre compétence, encore moins de pointer des culpabilités mais surtout de jeter un regard « d’apprenti historien » sur le sens d’un acte plus ou moins volontaire, en le situant dans son contexte en le mettant en lien avec son parcours individuel, familial et au projet qu’il avait pour sa société. Au regard de ce qui se passe dans la région de Bakel, une région anéantie toujours par le « mal développement », l’histoire semble lui donné raison ! Car cinquante après la mort tragique de ce visionnaire et réformateur, la situation de la localité reste presqu’inchangée. Non seulement le « pays soninké » est l’oublié des pouvoirs publics mais aussi il est tristement abandonné par « ses propres enfants ». Chose que le réformateur avait lui-même dénoncée en vain. N’ont-ils pas raison d’éviter d’être tués comme Ibrahima Malal Diaman par leur propre société, ces migrants?
IMDB serait né vers 1897 à Tuabou (Sénégal), ancienne capitale du royaume soninké du Gajaaga. C’est dans ce petit village situé à quelques encablures de la ville de Bakel (ancien siège de l’administration coloniale française) où il passa une grande partie de son enfance. Mais cette enfance sera perturbée par la trajectoire professionnelle de feu son père Diaman Demba Bathily. Ce dernier exerçant, le métier d’interprète, avait décidé d’amener sa famille avec lui lorsqu’il était affecté au Soudan Français. C’est ainsi qu’IMDB a commencé à « migrer » !
Le parcours de son père, fréquentant l’administration coloniale, a évidement eu des incidences sa propre trajectoire scolaire. Il est ainsi amené à l’école primaire dans cette partie de l’Afrique. Plutard, il alla poursuivre ses études à l’école des Fils de Chefs de Saint-Louis du Sénégal, puis à l’Ecole Normal de Gore. En 1917, il devient Instituteur au Soudan. Il y exerça le métier d’enseignant une vingtaine d’années. En 1942, il a été affecté comme principal à l’école Primaire de Pout (Sénégal), (Bathily, 1969 : 31).
En 1942, la nostalgie du pays natal et une énorme envie de servir son terroir l’animèrent. Il quitte le Soudan et revient au Gajaaga, où il exerça le métier d’Enseignant à l’école régionale de Bakal qui porte son nom aujourd’hui. Parallèlement, avec on niveau d’instruction, il fut sollicité par ses parents de Tuabou ayant la main de l’autorité locale pour servir d’intermédiaire entre eux et l’administration coloniale. En bon soninké instruit, il était aussi conscient des problématique qui a toujours traversé dans l’institution familiale soninkée c’est-à-dire la domination des ainés sur les cadets, la farouche compétition dans la fratrie (faabaremaxu en soninké), l’emprise des hommes sur les femmes, l’infériorisation de certaines couches comme les esclaves au profit d’autres. Mais il ne pouvait pas et n’avait pas échappé à cette réalité.
Malgré tout, il accepta le poste et fut nommé Chef de Canton du Goye supérieur en 1944 en remplacement du vieux Tambo Bathily. Il faut souligner aussi que c’était le vœu de l’administration coloniale d’avoir un jeune instruit à l’école coloniale à la tête de la chefferie du Canton. Toutes les manipulations, auxquelles certaines franges des familles Bathily étaient complices, étaient permises. Du coup, la coutume et la nouvelle règle voulue par l’administration s’imbriquèrent. IMDB était tombé dans ce piège.
Cependant, il ne s’était jamais départi de son projet scolaire et éducatif. Pour lui, l’éducation était en quelque sorte au début et à la fin de tout. Il n’y avait également aucun doute sur l’amour qu’il portait pour son pays natal. Il s’était même lancé de manière brève dans la politique notamment à la SFIO. Son projet individuel était à la fois politique, économique et social. Son désir était d’introduire des nouvelles manières de faire l’agriculture. Il voulait aussi éradiquer l’esclavage. Il n’était pas d’accord avec l’émigration c’est-à-dire le départ de la force vive du pays vers d’autres contrées.
Et le choc se produit lorsqu’il avait décidé amener les Soninké à concrétiser ce changement. N’oublions que le pouvoir local était gérontocratique à cette époque et que les activités économiques étaient plombées par une agriculture peu rentable et au lendemain incertain. Il fallait alors changer en introduisant de nouvelles réformes. Mais son projet heurta l’incompréhension des ainés attachés aux valeurs traditionnelles et à leurs privilèges. Il n’était sur d’avoir convaincu assez l’administration coloniale qui ne voulait pas jeter son pion n’importe comment surtout dans ce cercle vicieux. Il n’était pas question qu’il rentre en conflit avec les autorités locales. La rupture devait se faire en douceur. Ibrahima Malal Diaman Bathily ne semblait pas saisir ce jeu de l’administration coloniale c’est-à-dire le « ni oui ni non », le discours de l’ambigüité.
Aussi, l’aristocratie locale ne voulait pas se libérer de certains privilèges qui constituent le fondement même de son autorité. L’administration coloniale quand à elle n’avait pas osé prendre position dans le projet d’IMDB. C’était le nœud de la question. Il finit par suicider en 1947, à la suite d’un complot invisible. Mais en réalité, ce suicide n’est que le résultat de l’échec de son projet individuel c’est –à-dire cette volonté amener sa propre société dans le sens du changement; en un mot dans le sens du développement. Le Gajaaga (Sénégal) n’avait pas compris et avait raté le rendez-vous du développement !!!
Au final, le parcours de Mamadou Lamine s’était inscrit dans celui du changement. Seulement, le moment n’était pas propice. La société soninké était restée fidèle à l’immobilisme et était hostile à toute idée de mouvement. La puissance coloniale avait semblé plus comprendre cela. Mais IMDB peut-être moins. En tout état de cause, nous donnons raison aux propos du sage et philosophe soninké Maadi Kama Kanouté qui soutient ceci : « Si le Maure est un bon ramasseur de bois et un mauvais puiseur d’eau, le Soninké lui est un bon puiseur d’eau mais un mauvais chercheur de bois. ». Pour dire tout simplement, en milieu soninké, il difficile de voir un génie éclore. L’on préfère l’étouffer avant de le regretter plutard.
Saliou DIALLO
Depuis Poitiers (France).
Quelques références bibliographiques
BATHILY, Ibrahima Diaman (1969) « Notices socio-historiques sur l’ancien royaume soninké du Gadiaga » Bulletin de L’I.F.A.N, Série B, n°1, T. XXXI, pp 31-105. Présentées, introduites et annotées par Abdoulaye Bathily.
DIALLO, Amadou (1994) « L’éducation en milieu sooninké dans le cercle de Bakel : 1850-1914 », Dakar, Université Cheikh Anta Diop, 36 p.
DIALLO, Saliou Dit Baba (2009) « Bakel : évolution d’une escale de traite coloniale (1886-1945) », Université Cheikh Anta Diop, 133 p.
KANE, Cheikh Hamidou (1961), L’aventure ambigüe, Paris,Jullard, 191 p.
TANDIAN, Abdou Khadre (1972) « Bakel et la pénétration française au Soudan (1866-1896) », Université de Dakar, 144 p.
Entretiens avec Diaman Bathily (enseignant et ancien directeur d’école, fils d’Ibrahima Malal Diaman Bathily) et Demba Kébé (migrant à la retraite)